Le silence des anges

L’adolescente avançait à la vitesse d’un escargot sur l’avenue perpendiculaire à la gare Saint Charles. Elle portait un gros manteau, un chandail blanc à grosses poches, et un foulard rouge. Tout cela, en fin d’avril à Marseille. Elle posait consciencieusement ses jambes, un pied levé après l’autre, pour déambuler au ralenti le Boulevard d’Athènes.

Elle s’appelait Sigal, avait dix-sept ans, et faisait une fugue. Sigal s’était levée tôt pour fuir l’appartement de ses parents. Ils la laissaient dormir tard d’habitude et elle restait endormie jusqu’à ce que Mamie vienne la rejoindre vers dix heures. Ensuite Papa l’appelait de son bureau d’ingénieur ou Maman de son bloc opératoire à l’hôpital où elle était chirurgienne. Sigal, d’après eux, méritait le repos du juste après avoir passé son bac scientifique à seize ans. Elle pouvait bien se payer quelques grasses matinées, avec cette maladie qui la tracassait et l’obligeait à presque tout faire assise ou à l’horizontale. Si d’une part la providence lui avait légué un cerveau très performant, une grave maladie survenue en petite enfance avait rendu ses jambes insuffisamment musclées. (Elle les enveloppait dans des harnais médicaux pour marcher.)

Ce matin, elle avait quitté l’appartement aussitôt que ses deux parents étaient partis (vers sept heures et demie). Elle s’était volatilisée intentionnellement. Depuis plusieurs jours, elle déblayait ses objets personnels (livres, peluches, bibelots et affiches) à la surprise de sa famille qui se demandait : en quel honneur ce bûcher des vanités ? Les armoires se vidaient de vêtements, les tiroirs se désemplissaient de leur butin de carnets, et les murs retrouvaient leur visage tacheté, ruisselant ou craquelé. Le grand appartement où ils vivaient tous était un rêve d’antan qui avait survécu à Napoléon III et pour cela allait vivre pour toujours, mais n’était pas, pour autant, particulièrement vivable. Surtout pour une jeune femme physiquement meurtrie et dotée d’une intelligence et imagination prodigieuses.

Arrivée au passage piéton en face de la gare, elle pressa le pas pour éviter d’être coincé par le virement du feu. Et elle réussit malgré une voiture lancée précipitamment qui faillit la renverser. Les autres véhicules se mirent à klaxonner. Brink. Brink. Brink. Elle rougit et fit un signe qu’il fallait la passer. Elle atterrit en sautant à deux pieds sur la chaussée du grand escalier de la gare. De là, elle entama sa traversée du désert comme Mao, Mahomet, et Moise. Prendre le train de Paris. Inaugurer une vie émancipée. Lancer sa destinée.

1.

Pendant que Sigal négociait les premières marches du grand escalier, elle retournait dans sa tête toutes les années d’emprisonnement familial qu’elle avait subi depuis sa naissance à Tel Aviv. Comme les Grecs fondateurs de la colonie de Marseille d’environ six cents ans avant Jésus Christ, elle était venue du littoral Est de la Méditerranée. Comme ces Phocéens (Grecs de Turquie) qui firent le trajet jusqu’à Marseille et comme Ulysse, le héros de l’Odyssée, qui parcourut pendant vingt ans les chemins maritimes, elle avait visité les villes anciennes de la « mare » entre les terres. Elle avait vu Malte, Athènes, Gênes, Venise, Barcelone… d’autres endroits encore. Mais surtout elle avait vécu intimement le marbre jaune de Marseille, un sol bercé entre deux mondes qu’elle identifiait comme l’apogée de son enfance. Et maintenant, elle quittait la cité phocéenne.

L’enfance est un cachot, une oubliette, pensait-elle. Une éternité de souffrances déguisée en complaisances : un joug, une tyrannie qui se paye en soumissions et se vaut en accusations. C’est un enfer qu’il faut surmonter pour enfin vivre. Pour taire les cris de chiot qui nous étranglent, le souvenir des brimades des vieux et le dogme du « C’est comme ça et c’est tout! » Taire les « Il faut! », « Il ne faut pas! », « Méfie-toi! » et « Tu comprendras quand tu auras mal! »

Puis d’où me parviennent ces poisons qui me dévorent les guiboles ? se demandait Sigal. Quel dieu vengeur m’a pris en rogne pour me larguer comme Ulysse sur un océan de misères ? Entre Scylla et Charybde, les terreurs du cyclope, la sorcellerie, les orages et le chant des sirènes. Faut-il descendre jusqu’aux portes de la mort pour enfin comprendre ? Et elle rêva d’un Poséidon vengeur, infatigable, qui la pourchassait.

2.

Elle était arrivée à la quinzième marche et cela lui avait pris une demiheure. Des jeunes gens jasaient bruyamment, assis à son niveau. Quelques-uns tripotaient leurs téléphones portables. D’autres faisaient semblant de dormir. Dans le secteur de l’escalier qu’elle arpentait, il n’y avait pas de balustrade. Il fallait qu’elle se tienne en équilibre dans les airs comme un funambule. Evidement, il y avait de temps à autre un passant qui lui demandait d’un ton angoissé : « Je peux vous aider à monter, Mademoiselle ? » Elle secouait vigoureusement la tête. Comment allait-elle survivre à Paris si elle ne réussissait pas à escalader un misérable escalier ?

Puis la dix-huitième et la dix-neuvième marche. Elle franchissait maintenant le niveau du premier tandem de statues en pierre érigées de part et d’autre de l’éventail des marches. Par ici, une Vénus asiatique, représentant les colonies d’Indochine, était appuyée sur un flanc, tandis qu’à l’autre bout de l’escalier se vautrait une africaine luxueuse, languissante, représentant les
colonies françaises d’Afrique. A la marge de ces pièces maîtresses, il y avait des petits bronzes délavés par la pluie, des cupidons de Bacchus. C’était un art de propagande d’un charme révolu mais appréciable, réfléchit Sigal. Tous ces peuples esclaves s’étaient rebiffés et de droit. Ils s’étaient réveillés de leurs torpeurs sépulcrales.

Elle comprenait que ses parents n’avaient pas voulu l’opprimer. C’était des parents aimables et responsables qui avaient voulu qu’elle ne s’habitue pas à se conduire mal. Il fallait pouvoir se mettre d’accord sur les valeurs de base : la civilité, le devoir d’éducation, la responsabilité civique et le culte d’un gouvernement démocratique. Ses parents en se naturalisant français avaient juré de soutenir ces valeurs et de les lui transmettre. Elle n’y trouvait aucune objection, sinon de devoir attendre ses dix-huit ou vingt et un ans pour devenir complètement libre.

Elle se considérait comme une citoyenne du monde, prête à vivre en nomade pour accéder aux nourritures culturelles dont elle raffolait. Le monde était tel que très peu de gens comprenaient les esthétiques subtiles qui entraient en jeu, les contradictions extrêmes qui se chevauchaient au plan abstrait de la vie. Ils se contentaient de bribes de connaissance ou de conscience pour effectuer le maximum de remue-ménage. Muni d’une mentalité de petite bête vorace, maintenue dans un cerveau d’enfant, et d’une religion conforme aux valeurs reçues, l’homme d’aujourd’hui paraissait incapable de surmonter ses petites obsessions : prendre à autrui, triompher d’autrui, éliminer autrui. L’impératif moral de l’homme se résumait à une lutte pour l’inexistence. Il cherchait à ne rien laisser derrière lui.

3.

Elle était arrivée à la quarante-cinquième marche. Une heure et quart s’était écoulée. Aucun problème. Son train ne partait qu’à onze heures et il n’était que neuf heures et demi. Elle levait une jambe après l’autre en grimpant : un-deux, un-deux. Déjà Marseille lui apparaissait sous un angle différent. La ville se détachait de son socle rocheux pour devenir vaporeuse, céleste. Au loin, les grandes avenues se transformaient en rivières grises et au fond, la mer d’azur scintillait doucement. Accrochée à la balustrade, elle se sentait poindre des ailes d’archange pour flotter sur la surface de l’espace et du temps. Elle se voyait montant et descendant la grande échelle de Jacob qu’était l’escalier de la gare Saint Charles. Dieu, si Dieu était, lui envoyait un ascenseur pour faire son chemin vers lui.

A mi-distance sur l’escalier, un tandem d’obélisques occupait les deux bords de la pyramide de marches. Vestiges thématiques de l’ancien royaume d’Egypte, ils servaient eux aussi à créer un pont entre Dieu et l’homme. Par le biais d’un rayon de soleil frôlant la pointe de l’obélisque, le dieu Râ se faisait connaître à ses serviteurs. Râ? Et si jamais j’ai un fils, je l’appellerai Râ,
songeait Sigal. Ou bien ça ou Poséidon. Elle se mit à rire, tout doucement, sur cette esplanade à quarante-cinq degrés.

Soixante dix ! Elle était arrivée à la soixante-dixième marche ! Toute seule, sans l’assistance de personne, sinon des anges qui faisaient le va et vient.

4.

Quatre-vingt-dix ! Elle percevait maintenant de près la façade entière de Saint Charles. Elle abordait les effigies de deux gros lions qui se dressaient comme des fauves de cirque sur la palissade de la gare. Mais le monde était devenu silencieux et austère tout d’un coup. S’était-t-elle arrêtée de respirer ?

O brave mort qui la piège au pinacle de son exploit. Boulet de Sisyphe qui dévale la pente pour mettre le compteur à zéro. Etait-ce vraiment tout ? Dix-sept ans d’une chevauchée intempestive, de docteurs et de doyens, de pharmaciens et de thérapeutes, de désirs qui ont peur de criailler leur nom ? Faut-il maintenant laisser derrière soi ce début de vie, ce bout d’essai ? Elle sentait les larmes chaudes lui envahir les yeux. Faut-il vraiment partir ?

Mais son cœur battait fort et régulièrement. Ce n’était pas le silence du trépas qui la guettait mais le silence de la gare. Elle vit une silhouette familière venir la rejoindre. Son père l’embrassait et mettait son bras autour de ses épaules.

« Les trains sont en grève, mon ange. »

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About mikealixonline

I am an independent fine arts professional (engaged in experimental and public art). Most of my work consists of paint on paper that explores the statements of art, in form, symbolism, and semiotics. I also worked professionally as a business or technical writer/editor for the management headquarters of a major U.S. corporation until 2000. My home is now in Marseilles, France.
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